Transfert et états limites

de Jacques André, Corinne Ehrenberg, Pierre Fédida, Michael Parsons, René Roussillon, Caroline Thompson et Margaret Little, Éditions PUF, 2002

A travers six articles, l’ouvrage questionne le récit pour le moins saisissant que Margaret Little (psychanalyste connue pour ses travaux sur les états-limites) fait de son analyse avec Winnicott, analyse notamment caractérisée par l’allongement de la durée de certaines séances au tarif d’une séance habituelle, par un contact physique fort et répété (Winnicott tenait les mains de sa patiente dans les moments de détresse), par des propos de l’analyste tels que : « votre mère, vraiment je la hais », etc.

Que penser de cet engagement, de ce positionnement thérapeutique ? Est-il le plus recommandable, le plus efficient ? Quelles entraves au bon déroulement d’une cure peut-il éventuellement engendrer ?

Les six articles, loin d’être le fruit d’une polémique et de querelles d’écoles, tentent de répondre à ces questions et resituent bien le contexte dans lequel la cure de Little se déroulait, cure qui a été pour Winnicott un espace de recherches et d’expériences cliniques lui permettant d’élaborer plus en détail, et a posteriori, ses théories. La démarche même de Margaret Little (consistant à écrire sa propre cure pour témoigner des méthodes utilisées par Winnicott) est interrogée, notamment comme le symptôme possible d’un transfert non liquidé, et elle pose plus fondamentalement la question de la déférence que la patiente, des années après la fin de son analyse, porte encore à son analyste… une cure peut-elle avoir atteint ses objectifs quand un tel lien subsiste aussi longtemps ?

Les auteurs montrent comment, avec les patients limites, le transfert est soumis aux émotions et aux ressentis les plus forts et les plus contrastés, comment les frontières sont régulièrement mises à mal, les attaques du cadre récurrentes, la personnalité de l’analyste mise en jeu sans médiation. L’analyste devient l’objet de transfert, sans distinction avec l’objet d’origine : il est investi comme objet réel. Et lorsque le patient ne dispose pas de l’espace transitionnel nécessaire au jeu analytique, la qualité des réponses de l’analyste pris comme objet devient cruciale.

Avec Margaret Little, Winnicott opte pour des actes qui visent à donner des signes manifestes d’une bienveillance pour les besoins affichés de la patiente. L’objectif principal est de démentir l’aspect délirant du transfert d’une imago maternelle nocive. L’analyste s’engage avant tout à fournir un environnement « suffisamment bon », une expérience correctrice. Cette position est nécessaire, mais non suffisante, et elle semble pouvoir se faire sans aménagements du cadre : simplement par la présence continue de l’analyste « en personne » et par sa neutralité bienveillante. Mais se cantonner à cette posture ne peut suffire : le patient risque d’être ainsi maintenu dans une absence d’écart entre l’objet et l’analyste, de rester dans une opposition bonne/mauvaise mère.

Afin de favoriser l’émergence des capacités de représentation, d’appropriation subjective et de symbolisation qui permettent de dépasser cette position clivée, l’analyste doit aussi être là comme analyste, c’est-à-dire « chercher le sens historique de ce qui est engagé, comme celui qui tente de reconstruire quelles expériences sont ainsi en train d’être réactualisées ». Il ne s’agit pas de donner des interprétations qui ne sauraient être entendues parce que reçues comme disqualifiant ce que vit le patient dans le présent, mais de reconstruire l’expérience subjective non subjectivée, de confirmer ses expériences afin qu’il puisse ensuite les penser symboliquement. Ce travail ouvre une voie d’accès à une relation d’objet moins primitive, moins partielle, moins investie de façon libidinale (« toute bonne », idéalisée), moins agressive (« toute mauvaise » : de persécution ou de destruction plus ou moins complètes), mais plus évoluée. C’est là une des pistes fournies par les auteurs.

Ce livre court et dense est passionnant tant il regorge de réflexions théorico-cliniques fines et fouillées, essentielles à la compréhension des enjeux forts qui se font jour dans les cures avec des patients états limites.

Adeline Ducasse